La Réforme à MENS -André Blanc – Félix Neff
La Réforme à Mens
Au Moyen Age, la vie religieuse en Trièves est celle, modeste dans ses monuments, des pays de montagne. Une église est érigée à Mens au xiie siècle, qui dépend de l’évêché de Die.
Souvent surnommée la Petite Genève, Mens a compté jusqu’à 95% de protestants avant la révocation de l’édit de Nantes en 1685.
Des signes laissent penser que, bien avant la Réforme, des familles ont été sensibles aux prédications des Pauvres de Lyon, ces compagnons de Pierre Valdo (1140-1217) que l’Église nomme les Vaudois[1]. Excommuniés et persécutés, ils vivent dans la clandestinité leur foi, fondée sur le retour aux textes et leur lecture assidue.
Les thèses de Luther, éditées en 1517, et la pensée de Calvin, opposées au dogme et à l’institution catholiques, se diffusent rapidement, portées par les idées nouvelles de la Renaissance, la révolution de l’imprimerie, la traduction de la Bible en langue vulgaire. En 1561, on compte en Dauphiné une cinquantaine d’églises dressées. En Trièves, la Réforme s’implante principalement dans la partie sud-est et, singulièrement, à Mens[2]. Refusant désormais l’autorité de l’évêque de Die, la communauté s’organise autour des Anciens et de son pasteur. L’église, désacralisée, devient le lieu de culte des protestants.
L’année 1562 marque le début des guerres de religion dans le royaume de France et… à Mens. Après le siège de Sisteron, les troupes catholiques remontent vers le Trièves, ravagent Mens et abattent ses remparts.
A partir de 1572, sous la protection de François de Bonne, duc de Lesdiguières, Mens devient un bastion militaire protestant, garantissant une relative paix religieuse dans la région durant la suite des guerres de Religion et la stabilité à Mens qui compte environ 1 200 habitants, dont un grand nombre d’artisans et un commerce prospère.
Autour des années 1628, le pouvoir royal (Louis xiii) et l’Église resserrent leur pouvoir sur les régions protestantes. Ordre est donné de démolir les remparts que Lesdiguières avait restaurés. L’évêque de Die impose de rendre le bâtiment de l’église aux catholiques. Les protestants construisent alors leur propre temple.
A la révocation de l’édit de Nantes en 1685, le temple est démoli et le catholicisme est imposé, conduisant environ 300 protestants mensois à l’exil. Ceux qui restent pratiquent leur culte dans la clandestinité, organisant des assemblées secrètes dans les montagnes environnantes, connues sous le nom de « Désert ». Le pasteur Jean Bérenger, surnommé « pasteur Colombe », joue un rôle clé en animant cette résistance spirituelle, malgré les risques encourus.
La Révolution française et la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 rétablissent la liberté de culte. En 1802, les articles organiques réorganisent l’Église réformée en consistoires, et Mens retrouve officiellement son statut de paroisse protestante. Plus de la moitié des habitants de l’Est du Trièves se déclarent alors protestants.
Au xixᵉ siècle, le pasteur suisse Félix Neff ravive la ferveur religieuse dans la région. Son action conduit à la création de l’école modèle de Mens en 1834 par le pasteur André Blanc, destinée à former des instituteurs. Cette école, reconnue au-delà des frontières, accueille des élèves de diverses régions et de l’étranger.
Aujourd’hui, le temple protestant de Mens, inauguré en 1826 dans la maison qui accueillit Lesdiguières 150 ans plus tôt, témoigne de cette riche histoire. Situé place de la Halle, il abrite un orgue et une chaire finement travaillée, acquise en 1930 au couvent des Ursulines de Grenoble.
[1] Pour l’histoire de vaudois, cf. https://museeprotestant.org/notice/histoire-des-vaudois/
[2] Texte tiré des panneaux de l’exposition Fait religieux, Musée du Trièves, 2016.
André Blanc
Il est né en 1790 près de Briançon dans une famille d’artisans protestants très engagés. Il fait ses études théologiques à Lausanne où il est ordonné pasteur en 1810. En 1812, il est nommé à la Motte-d’Aigues puis à Mens en 1817.
Son ministère est marqué de 1821 à 1823 par le passage bref mais intense de Félix Neff, évangéliste suisse qui entreprend de réveiller la foi endormie des Mensois en organisant des assemblées qui rencontrent un très grand succès. Neff incite Blanc à aller au-delà de l’instruction des enfants en créant une école de formation des maîtres qui est transformée en école modèle par François Guizot, ministre de l’instruction publique, devenant ainsi la première école normale primaire de l’Isère.
André Blanc est élu président du consistoire de l’Isère en 1822. Ses nombreux contacts lui permettent de bien asseoir l’école et de lever des fonds pour effectuer les importants travaux d’installation du temple dans la maison qui accueillit Lesdiguières 150 ans plus tôt.
On lui doit plusieurs monographies et, en 1844, un petit livre qui fait référence pour la connaissance du Trièves du début du xixe siècle : Les lettres à Lucie, réédité et encore disponible au Musée du Trièves.
Il meurt à 56 ans à Mens le 22 mars 1846. Il est inhumé dans un cimetière familial qui se trouve à la sortie de Mens en direction de Saint-Baudille-et-Pipet.
Félix Neff
Il est né à Genève le 8 octobre 1797. Après avoir été placé très jeune chez un jardinier, il s’engage dans un régiment d’artillerie de la Garde de la ville de Genève. C’est à cette époque que se réveille sa foi. Il se forme en autodidacte, avec une intelligence très vive dans tous les domaines.
Après avoir connu une conversion profonde et décidé de consacrer sa vie à l’annonce de la Parole de Dieu, il quitte l’armée en 1819 et part annoncer l’Évangile, d’abord en Suisse, puis en France, essentiellement dans le Dauphiné, où il œuvre en tant qu’évangéliste, enseignant, agronome et ingénieur. Il contribue à faire évoluer la situation de ces hautes vallées sur le plan moral, social et économique.
En 1821, il est nommé à Mens auprès du pasteur Blanc, pour remplacer temporairement le pasteur rationaliste en poste. Dès son arrivée, il s’efforce de comprendre et de parler le patois local afin de mieux communiquer avec les habitants. Sa prédication enthousiaste attire de grandes foules. Cependant, son approche novatrice, inspirée du Réveil protestant, suscite des tensions avec le pasteur titulaire, Scipion Raoux, qui désapprouve ses méthodes, les qualifiant de « mystiques de Genève ». Il quitte Mens à la fin du mois d’août 1823.
Après s’être fait ordonner en Grande-Bretagne, il prend en charge une immense paroisse des Hautes-Alpes. Depuis Dormillouse où il s’est installé, il rayonne sur dix vallées et cinquante villages et fonde des écoles, y compris une école pour la formation d’instituteurs. Son engagement va au-delà de l’éducation : il initie des projets d’amélioration agricole, comme la réhabilitation des canaux d’irrigation et l’introduction de techniques agricoles plus efficaces, doublant ainsi les récoltes de pommes de terre en un an. Sa vision intégrait l’évangélisation, l’éducation et le progrès social.
Épuisé, il tombe malade et meurt à Genève le 12 avril 1829. Il avait 31 ans.